Le mardi 8 avril 2003.
Société / Moyen-Orient / Affaires militaires / Médias

"Avec le Web, nous préparons les esprits à l’après-Saddam" [Raïd Fahmi]

Un opposant irakien en exil juge la couverture médiatique du conflit
  

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Raïd Fahmi est représentant en France du Parti communiste irakien (PCI), principale formation d’opposition de gauche au régime de Saddam Hussein, et rédacteur en chef de la revue culturelle irakienne Al Thakafa Al Jadida (La nouvelle culture), disponible dans les librairies arabes et bientôt en ligne.

En tant qu’exilé irakien, comment communiquez-vous avec les membres de la diaspora ? Internet vous est-il utile ?
Nous sommes quelque quatre millions d’Irakiens en exil à travers le monde et, vu notre situation particulière, Internet est pour nous un outil indispensable. Plus précisément, pour tous les partis politiques qui s’opposent à Saddam depuis l’étranger, le Web permet d’établir des liens actifs et durables avec les exilés. Les échanges, que ce soit en termes d’information pure ou de discussions à travers des forums, ont atteint un niveau inimaginable il y a quelques années. Spontanément, je dirais qu’Internet est un formidable outil de démocratisation. Mais attention, dans les mains d’un dictateur, il devient un formidable outil de désinformation. Si nous avons profité de l’avancée des nouvelles technologies, Saddam aussi.

Concrètement, comment utilisez-vous Internet dans vos activités militantes ?
En tant que représentant du Parti communiste irakien, j’anime une mailing-list, postée à environ 4 000 interlocuteurs en Europe : parlementaires, responsables de partis politiques, intellectuels, personnalités diverses. Avec de bons résultats, puisque dans l’ensemble les abonnements sont renouvelés. Nous leur apportons, je pense, une information complémentaire sur l’Irak qui n’existait pas il y a 10 ans. Par ailleurs, notre parti envoie aux journaux de Bagdad, aux ministères, aux institutions et à l’armée irakienne de nombreux mails pour les informer de ce qui se passe réellement à l’intérieur du pays. Beaucoup ne veulent évidemment pas les publier ou les relayer, les autres ne le peuvent tout simplement pas. Mais au moins, ces informations sont lues. Nous sensibilisons, nous préparons les esprits à l’après-Saddam.
En outre, en tant que rédacteur en chef de la revue culturelle irakienne Al Khatafa Al Jadida, j’utilise internet pour coordonner une rédaction éclatée entre 5 pays (Allemagne, Belgique, Pays-Bas, France et Kurdistan). Nous n’avons pas le temps et les moyens financiers de tenir des réunions régulières. Nous préparons donc les sommaires à distance, peut-être même avec plus d’efficacité qu’en conditions normales !

Internet permet-il de recueillir des informations sur la situation dans le pays ?
Le Web est totalement verrouillé par le régime et tous les mails envoyés sont surveillés par les services de renseignement de Saddam. Nos informateurs ne prennent donc pas le risque d’utiliser Internet sur place. Pour nous faire parvenir des infos, ils doivent quitter le pays clandestinement et se connecter depuis la Jordanie ou le Kurdistan, principal centre névralgique de l’opposition. De toute façon, les points d’accès sont rares en Irak. Il y a bien quelques cybercafés à Bagdad, mais posséder un micro-ordinateur reste un privilège réservé aux informaticiens et à quelques fonctionnaires. Malgré tout, dans les 3 ou 4 premiers jours du conflit, les exilés ont reçu beaucoup de témoignages de proches, par mail ou par téléphone, témoignages qui racontaient les difficultés de la vie quotidienne sous les bombes, les effets de la guerre sur les familles, les enfants... Mais par prudence, tous évitaient les commentaires de nature politique ! En revanche, depuis que les lignes téléphoniques sont coupées dans les principales villes irakiennes, nous n’avons plus le moindre contact. Et les exilés sont sans nouvelles de leur famille.

Tous médias confondus, comment jugez-vous les informations dont vous disposez à l’heure actuelle ?
Les contacts avec les proches qui vivent en Irak sont essentiels pour apprécier la situation. Un exemple : la question cruciale aujourd’hui est de savoir qui participe aux opérations du côté irakien : Les militaires seulement ou les civils aussi ? Or, vous ne pouvez pas répondre à cette question en vous contentant de regarder les journaux télévisés. Pour l’instant, nous pensons que la résistance armée se limite aux milices du régime, mais, en raison des bavures américaines qui se multiplient, nous craignons que la résistance devienne demain populaire et qu’elle renforce le régime en place.
Sinon , je vois bien que les journalistes ont tiré des leçons de la première guerre du Golfe et qu’ils essaient d’être prudents dans le traitement de l’information. Mais en étant otages des images qu’elles diffusent, les chaînes relaient malgré elles la propagande, quelle soit américaine ou irakienne. Al-Jazeera, dont on parle beaucoup, ne s’en sort pas mieux. L’information y est tendancieuse puisque les journalistes arabes qui couvrent l’Irak ont été choisis en accord avec le régime de Bagdad. Vous voyez par exemple des images de foules qui crient "Vive Saddam !", mais vous ne verrez jamais tous ceux qui n’oseront jamais s’exprimer tant qu’ils n’auront pas la certitude que le régime est mort. Comment montrer ce qui n’est pas visible ? C’est toute la difficulté pour les journalistes. Il faut être capable d’une grande finesse dans l’interprétation des images.



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